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Vivez votre rêve, une étape à la fois

Par Sabine Ehgoetz

Laissez-moi vous mettre au fait d’un petit secret : tout ce que vous savez en arrivant dans un nouveau pays, c’est que vous ne savez rien – ce qui n’est pas si mal, étant donné que ça vous met au même niveau intellectuel que le philosophe grec Socrate. Ça demeure tout de même une situation angoissante! Tout dans votre nouvel environnement vous semble inconnu, dangereux et plein d’incessantes surprises - bonnes et mauvaises. Je me souviens de ma première semaine au Canada où je suis tombée sur un homme portant une cagoule à l’épicerie (nous étions au mois de janvier!) J’étais paniquée car je pensais que c’était un voleur sur le point de sortir une arme à feu. Chaque déplacement en métro me semblait être un voyage à travers l’Amazonie. Si je n’arrivais même pas à trouver le bureau du ministère du Transport pour y obtenir mon permis de conduire canadien, comment diable étais-je supposée trouver ma place dans cette société, décrocher un emploi et faire une entrée triomphale dans un nouveau bureau? Quand j’ai quitté mon pays d’origine, j’étais une femme d’affaires. En descendant de l’avion après un vol transatlantique, j’étais devenue une petite fille confuse et excitée.

Vous pensez peut-être qu’ouvrir votre cœur et votre esprit à cette nouvelle expérience est une garantie de succès. Certes, ça finira par être vrai, mais d’ici là, le destin vous poussera sans doute dans des tas de recoins et de détours, vous fera traverser des obstacles pénibles et – puisque qu’il s’agit du Canada - des tempêtes de neige apocalyptiques. Considérant que j’avais passé suffisamment d’années de ma vie à l’école et à l’université, j’étais déterminée à ne plus investir d’argent ni d’efforts dans l’éducation formelle. En même temps, j’étais consciente que ni une maîtrise en politique et journalisme, ni toute mon expérience en édition allemande ou ma maîtrise de la langue anglaise ne me permettraient de viser un poste de haute direction.

Le contenu de ma tête étant donc rendu pratiquement inutile, je me suis souvenue que l’enveloppe extérieure pouvait aussi servir. Comme j’avais été mannequin durant mes années d’études, j’ai décidé d’essayer de m’y remettre - après tout, je n’avais même pas à ouvrir la bouche pour cela. Inutile de dire que j’ai gaspillé beaucoup du peu d’argent que nous avions dans des agences douteuses qui m’ont obtenue un contrat à moitié décent et des milliards d’auditions inutiles où j’ai perdu encore plus de temps. Avec un ego légèrement diminué, j’ai postulé pour plusieurs emplois dans la vente au détail pour lesquels je n’avais absolument aucune qualification ni aucun intérêt. Je savais que mon chemin se ferait quelque part, je n’avais simplement pas encore découvert où.

La vie est drôlement faite, je trouve. Elle vous conduit, vous et votre fierté, au bord du gouffre jusqu’à son fin fond et – puisqu’il s’agit du Canada - à travers les plaines infiniment frustrantes de la Saskatchewan (bon, d’accord, j’en ai seulement entendu parler et je ne suis jamais allée vérifier). La vie vous teste pour voir si vous croyez vraiment en vous-même, malgré l’adversité.
De temps à autre, des opportunités se présentent au bord de la route. Si vous approchez courbé sous le poids du désespoir, vous risquez de les manquer. Mais si vous gardez la tête haute et les yeux grand ouverts, vous avez de bonnes chances de les saisir. Tant que vous ne douterez pas de votre intuition, ou – puisqu’il s’agit du Canada – tant que vous n’aurez pas perdu votre cœur au ventre à force de hot dogs, de frites et de bière, vous saurez profiter du moment lorsque le temps sera venu pour vous de briller.

Soyons francs; la légende du laveur de vaisselle devenu millionnaire est pleine d’un bel espoir, mais la majorité d’entre nous ne vivrons pas une telle saga. Alors pourquoi ne pas y aller à petits pas et se hisser jusqu’à notre but en faisant bon usage de nos forces, de notre volonté, de notre passion et de notre détermination? Toutes nos expériences passées, toutes les connaissances que nous avons acquises comptent toujours, malgré le fait que nous vivons maintenant dans un pays où notre curriculum vitae ne vaut plus grand chose. Cela demeure ce qui a fait de nous ce que nous sommes, ce qui a formé notre esprit, notre sagesse et notre intelligence. Les possibilités sont toujours sans fin si nous osons les saisir.

Alors que mon éducation n’a impressionné personne ici, ma langue maternelle a fini par m’être utile. On m’a proposé un poste de traductrice, qui a été mon premier emploi. J’avais aussi gardé des contacts professionnels en Allemagne et, pour une raison inexplicable, ils ont tout d’un coup décidé que ça faisait chic d’avoir un auteur à Toronto, ne me demandez pas pourquoi. C’est devenu mon deuxième emploi. Si je peux écrire une histoire décente en allemand, cela ne peut pas être impossible en anglais, me suis-je dit. Un charmant magazine pour les nouveaux arrivants au Canada (devinez lequel) m’a alors donné une chance. C’est devenu mon troisième emploi.

Mon chemin est encore sinueux, et il m’arrive encore parfois de m’en écarter (si on peut appeler la maternité et l’éducation de jumeaux un écart). Souvent, je me sens tellement épuisée que je me demande si j’aurais dû rester dans mon pays d’origine où tout était rassurant et facile. Mais c’est un autre aspect de la vie : quelle que soit la direction que nous choisissons au carrefour, nous ne saurons jamais où l’autre voie aurait pu nous mener. Peut-être qu’elle aurait été encore plus cahoteuse, solitaire ou – puisqu’il s’agit de l’Allemagne - peut-être aurais-je fini dans un champ de gravier alpin désert. J’ai choisi le Canada avec toutes ses incertitudes, et je suis heureuse de l’avoir fait. Oublions que je suis extrêmement occupée, assez appréciée et même bien payée dans mon travail aujourd’hui. Il ne s’agit pas de cela, mais plutôt de ce qui s’est passé en moi. En m’éloignant de cette petite fille apeurée et paniquée pour redevenir cette femme d’affaire que j’étais autrefois (et une mère de famille en plus), j’ai réalisé que je me sentais encore mieux maintenant. Comme si, cette fois, je le méritais vraiment.

cnm

 

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