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Accueil Array Numéro 26 Array Des conflits aux compromis
Des conflits aux compromis PDF Print E-mail

par Mumtaz Virani

Mumtaz Virani a plusieurs diplômes et certificats y compris en études islamiques, en éducation, et en sociologie avec une spécialisation en études de la condition féminine.
Pendant sept ans, elle a travaillé auprès de femmes immigrantes et réfugiées, principalement en provenance de l’Afghanistan. Étant une femme mariée avec enfants, le fait de venir d’un système de valeurs semblables l’aide à forger des relations de confiance avec ses clientes.

Le 18 août 2001, Aleem et Mina atterrissent à Toronto avec leurs fi lles : Taz, 17 ans, et Sofi , 14 ans. La famille arrive de Mumbai avec d’excellentes aptitudes linguistiques en anglais. Aleem a une maîtrise en éducation et Mina a complété une maîtrise en sociologie. La famille appartient à la classe moyenne supérieure et a un assez bon statut social.

Le couple a vécu et fait des études en Angleterre pendant quatre ans avant leur mariage et se sent à l’aise dans la culture occidentale. Ils pensent donc pouvoir s’établir avec succès à Toronto. Mais la courbe d’apprentissage pour la famille s’avère très raide.

Aleem doit repartir en Inde pour dissoudre le commerce familial, mais cela prend plus longtemps que prévu, et il ne peut envoyer d’argent à sa famille à Toronto.

C’est la première fois en vingt ans de mariage que Mina et son mari sont séparés aussi longtemps.

Malgré ses qualifications académiques, Mina ne peut décrocher un emploi. Mina et ses filles vivent chez le frère d’Aleem, qui les subventionne. Il est difficile d’accepter de dépendre de quelqu’un d’autre pour survivre. Mina a à faire face à plusieurs problèmes sans le soutien de son mari. Avoir l’entière responsabilité de guider leurs adolescentes dans une culture si différente engendre d’énormes pressions émotionnelles.

21 janvier 2002
« Drrrr..ing, drrrr…ing, » le téléphone sonne.
Mina est dans la cuisine. Taz court pour y répondre.
« Maman, Joshua veut jouer au tennis ce soir. Il veut bien m’entraîner, » dit Taz.
« Qui d’autre y va ? » demande Mina.
Après un moment d’hésitation, Taz répond que Joshua viendrait seul.
Mina refuse à Taz d’y aller seule avec Joshua.
Quelques minutes plus tard, Taz revient dans la cuisine et Mina lui demande comment leur conversation téléphonique a abouti.
« Joshua m’a dit qu’il ne voulait pas y aller avec une fille dont la mère ne lui faisait pas confiance, » dit Taz.

Mina rumine l’incident. Elle trouve que Taz aurait pu faire preuve de plus de tact pour gérer la situation.

Taz avait rencontré Joshua lors d’une fête entre amis 10 jours plus tôt. Taz avait dit à sa mère que Joshua était le petit ami de Mitul, mais qu’à la fête il lui avait manifesté un plus grand intérêt qu’à Mitul. C’était là la principale raison pour laquelle Mina se méfie.

Taz et Sofi pensent que Mina a un point de vue plutôt libéral. À Mumbai, Taz s’était fait pas mal d’amis garçons. Taz était fi ère d’être la seule fille dans son cercle d’amis dont les parents étaient assez ouverts d’esprit pour la laisser sortir avec des garçons. Maintenant, la situation a changé. Elle ne comprend pas pourquoi et interprète ça comme un manque de confiance en elle.

Les filles font face à leurs propres problèmes d’adaptation à leur nouvel environnement scolaire. Elles veulent être perçues comme « Canadiennes » plutôt qu’immigrantes. Elles veulent prouver qu’elles ont les aptitudes académiques. Un défi croissant pour Taz est le besoin d’être considérée comme attirante aux yeux du sexe opposé.

7 février 2002
Les filles s’approchent de leur mère ensemble.
« On peut se faire faire un tatouage ? » demande Sofi.
« S’il-te-plaît Maman, » dit Taz. « Je m’en ferai faire un à un endroit que l’on ne pourra pas voir. »
« Maman…juste un petit papillon…au dos de l’épaule…où personne ne pourra même le voir, » continue Sofi.

Les filles avaient espéré que Mina acquiescerait face à leur demande conjointe. Elle a toujours été d’opinion qu’il n’y a rien de mal aux tatouages. Mais elle est mal à l’aise à l’idée que ses filles se fassent faire quelque chose d’aussi permanent sur un simple coup de tête pour des raisons de pressions de groupe.

Mina est inquiète de la façon dont ses filles deviennent de plus en plus influencées par leurs camarades. C’est la première fois qu’elle doit composer avec cette nouvelle culture en tant que mère et sa réaction instinctive est de rejeter tout ce qui est nouveau pour elle. Il est facile de dire « non » à tout, mais elle sait que ce n’était pas la bonne approche. Pour être capable de jouer un rôle actif dans le processus décisionnel de ses enfants dans leur vie quotidienne, elle doit choisir ses batailles sagement.

« Pourquoi en veux-tu un ? » demande Mina.
« Parce que c’est cool, Maman. Rebecca a un joli petit papillon sur le cou et c’est très beau, » dit Sofi.
« D’accord, » dit Mina. « Vous pouvez avoir un tatouage, mais c’est l’hiver, alors de toutes manières personne ne pourra le voir. Si vous en souhaitez toujours un d’ici la prochaine rentrée scolaire en septembre, alors vous pourrez vous faire faire un tatouage. »

Taz et Sofi ne sont pas déçues car elles savaient que leur mère tiendrait sa parole et qu’elles pourront se faire tatouer à l’automne. Septembre vient et repart, puis octobre et novembre, mais les filles ne mentionnent pas les tatouages. Elles ont depuis oublié leurs premières impressions et la pression des camarades. Mina est heureuse et elles, elles n’en sont pas plus malheureuses.

15 avril 2002
Mina rentre à l’appartement avec les provisions. Elle est très fatiguée, n’étant pas habituée du tout au travail physique. À Mumbai, elle a toujours eu deux employées pour l’aider avec les travaux domestiques. Elle maudit sa décision d’être venue au Canada alors que la famille jouissait d’une si bonne situation économique et d’un si bon statut social à Mumbai.

Alors qu’elle entre, elle voit Taz et Sophie en train de dessiner.
Levant la tête vers sa mère, Taz déclare avec confiance : « Je vais me présenter à la vice-présidence du conseil d’élèves de mon école. Nous avons des élections dans deux semaines et je dois faire des affiches. »

La déclaration de Taz fut une belle surprise pour Mina. S’agit-il de la même fille qui ne parlait presque jamais en classe en Inde ? Qui ne parvenait même pas à parler à ses professeurs ? À chaque fois que Mina était allée aux réunions parents-professeurs à Mumbai, le commentaire de tous les professeurs était que Taz avait besoin de s’exprimer beaucoup plus. Taz avait peu d’amis à l’école avant de venir à Toronto. Maintenant, sept mois plus tard, elle se présente à la vice-présidence. Qu’est-ce qui a amené un tel changement ?

Depuis qu’elle a commencé au lycée Etobicoke Collegiate Institute, Taz s’implique activement dans de nombreux clubs et groupes. Mina a remarqué ce changement sans mot dire, mais aujourd’hui la décision de Taz la surprend beaucoup. De toute évidence, cette école a quelque chose de bon. La décision de participer aux élections du conseil d’élèves est la preuve de sa confiance croissante en elle-même. Tout à coup, Mina n’a plus aucun doute que sa décision d’immigrer au Canada va bel et bien améliorer l’avenir de ses enfants.

En écoutant Taz faire un discours galvanisant dans le hall d’assemblée de son école, devant 800 élèves, Mina peut à peine en croire ses yeux. Taz s’avère être une oratrice éloquente, communiquant avec le public avec confiance. C’est à ce moment-là qu’Aleem manque le plus à Mina. Souvent, dans le passé, Aleem et elle ont discuté des tendances non-communicatives de Taz, alors eux seuls peuvent apprécier l’immense changement de personnalité chez Taz.

5 juin 2002
« Joshua fête son anniversaire vendredi. Maman, est-ce que je peux y aller ? » demande Taz alors qu’elle s’apprête à partir à l’école.

Avant même que Mina puisse répondre, Taz continue : « Je dois lui répondre aujourd’hui. »

Mina est affairée à préparer le petit-déjeuner et le déjeuner des filles et ne veut donc pas s’engager dans une longue discussion, mais le nom de ‘Joshua’ soulève en son esprit quelques questions.

« Non, je ne veux pas que tu y ailles. »

Taz s’hérisse en entendant la réponse. « Je savais que tu dirais ‘non’. Tu ne me fais tout simplement pas confiance. Tu n’aimes pas mes amis. Tu ne crois pas que je peux agir avec discernement. J’en ai marre que tu doutes sans arrêt de moi ! »

Mina est choquée par la violence de la réaction de Taz. Elle ne s’était pas rendu compte de ce que Taz ressentait envers la logique qui sous-tendait ses décisions. Mina veut que ses filles la considèrent comme une mère coopérative, et non comme quelqu’un d’intransigeant et plein de préjugés. Sofi ne s’est pas mêlée de la discussion mais Mina sait que l’opinion de Taz influence toujours la façon de penser de Sofi.

Dans la tradition des Indes orientales, une fille de 17 ans n’est pas supposée être indépendante. Mais Mina sait qu’au Canada, les interactions sont très différentes. Taz est devenue amie avec quelques Canadiennes et Mina veut être une mère coopérative alors elle lui a permis de passer la nuit chez ses amies lors de week-ends. En les rencontrant, Mina avait pu faire leur connaissance et découvrir comment elles se comportent. Elle n’approuve pas certaines de leurs manières mais n’a rien dit parce qu’elle peut comprendre les pressions et le stress qu’un nouveau milieu exerce sur ses filles.

Mais cette fois-ci, la réaction instantanée de Mina avait été la colère. « Tu t’attends à quelle réponse de ma part ? Si je dis ‘oui’, je ne fais pas mon devoir de mère. Sans plus d’informations, ma réponse revient à tirer à pile ou face, et je ne peux mettre ta sécurité en jeu en prenant des décisions à l’aveuglette. Si je dis ‘non’, tu penses que je ne te fais pas confiance. Qu’est-ce que je dois faire ? »

C’est maintenant au tour de Taz d’être choquée par la réaction de sa mère. Mina prend Taz par les mains et lui demande : « Cette fête, c’est à quelle occasion ? Qui l’organise ? À quelle heure ça commence et à quelle heure ça se termine ? Qui y est invité ? Où est-ce ça a lieu ? Est-ce chez quelqu’un ? Qu’est-ce qui est programmé ? Un dîner ? Une danse ? Qui va t’accompagner à la fête ? Qui te ramènera ? La prochaine fois, avant de me demander la permission de te rendre à une fête, assure-toi d’avoir tous les détails, dit Mina. Je ne poserai aucune question concernant tes décisions tant que tu peux répondre à ces questions. C’est tout ! »

Par la suite, Taz n’est jamais allée à une fête sans avoir tous les détails logistiques et Mina n’a plus jamais questionné ses choix. Elles ont jeté les bases de leur nouvelle relation entre mère et fille au Canada.

Cela a pris six mois pour y voir plus clair lors d’incidents à priori sans importance, et arriver à un processus de décision. Dans un nouvel environnement, cela part d’un effort conscient d’apprentissage et cela peut faire l’objet de frictions dans les relations si l’on ne cherche pas à résoudre le problème.

Mina a pu surmonter ces défis initiaux avec succès et éventuellement créer une vie de famille heureuse pour elle et ses enfants au Canada.

CNM

 

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