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Construire une nation pour les étrangers PDF Print E-mail

Par Claudio Muñoz

Le chemin pour devenir Canadien est parfois plus difficile qu’il ne semble. Sur le chemin, vous devrez surmonter des tempêtes de neige, des retards de transport, des conversations qui mènent à la confusion et des centaines de « double-double » de Tim Hortons. Le processus d’établissement pour les nouveaux arrivants ne change pas seulement la vie des immigrants, il transforme aussi la « société hôte » et la vie de ceux qui sont nés dans ce pays ou encore ceux qui y vivent depuis longtemps.

L’histoire de Sarkis Assadourian est un bon exemple illustrant le processus d’intégration d’un immigrant. Il y a plus de quarante ans, il travaillait depuis plus de trois mois dans un hôtel chic de Montréal. C’était son premier emploi et cela lui convenait. Il s’entendait bien avec les clients et personne ne s’était jamais plaint de lui. Mais, un matin, il a été renvoyé. Dans la confusion et l’incompréhension les plus totales, il a décidé d’aller parler à son responsable pour en savoir plus, mais en vain … Ce dernier lui a froidement répondu « je ne vous donnerai aucune explication. »

Toujours en état de choc, il est allé s’assoir à la cafeteria. L’espace d’un instant, il était devenu un autre « visiteur » de l’hôtel. Un de ses collègues l’a vu et s’est approché de lui. Sarkis le connaissait du syndicat et pensait que son nom était Frank. Sarkis lui a expliqué la raison pour laquelle il ne travaillait pas en lui disant « je viens d’être renvoyé. »

Sans hésitation, le type du syndicat lui a alors proposé d’agir et s’en est allé voir son responsable. Il est revenu après quelques minutes en lui disant « je suis désolé mais je ne peux pas vous aider car vous n’êtes pas membre du syndicat. Votre responsable m’a informé que cela ne fait que 87 jours que vous travaillez avec nous et vous avez besoin de 90 jours pour devenir membre du syndicat et donc, pour cette raison, il ne vous doit aucune explication. » Sarkis pensait que cela faisait plus longtemps qu’il travaillait à l’hôtel, mai comment pouvait-il le prouver. Peut-être sa carte de pointage était-elle toujours dans la machine. Il a alors découvert que cela faisait cinq jours qu’il était membre du syndicat et il est donc retourné au bureau de son responsable pour demander la raison de son licenciement.

« Vous avez été renvoyé car vous avez fait tomber du dentifrice sur le sol » lui dit le responsable. « Pour une raison pareille, on m’a interdit de manger. Je devais avoir 21 ou 22 ans » dit Sarkis aujourd’hui. « Mais cela a été une expérience constructive de devoir me battre pour défendre mes droits. »

Quelques semaines plus tard, après s’être renseigné sur ses droits, il est retourné à l’hôtel pour récupérer sa paie. « Vous deviez me donner un préavis et vous ne l’avez pas fait et en plus vous devez me payer 3,75 heures pour le dernier jour de travail » dit Sarkis à son responsable. « Le responsable a refusé en disant que je n’avais pas travaillé ce jour là donc je me suis rendu à la commission du travail du Québec et après trois ou quatre mois, ils m’ont payé mon salaire, plus mes jours de vacances et trois ou quatre aller-retour en bus pour mes déplacements. Je n’ai jamais baissé les bras, c’était la première action en justice que j’ai mené au Canada et j’ai fini par gagner. »

Le défi de l’intégration

Les nouveaux arrivants doivent être informés sur le Canada pour réussir leur intégration. Mais il faut aussi que les Canadiens s’adaptent aux nouveaux arrivants. Notre société s’est construite à la suite de petits ajustements constants. Certains immigrants pensent que les idéaux occidentaux « progressifs » leur sont inculqués de force, et annihilent leurs modes de pensée. De nombreux exemples ont fait la une des journaux. Pourquoi cette jeune fille de Montréal ne pouvait-elle pas jouer au football avec son hijab ? Ou encore pourquoi l’éducation sexuelle est-elle enseignée à tous les enfants à l’école (quelles que soient leurs origines ethniques ou leur religion), et ce contre la volonté des parents nouveaux arrivants ? Mais cela n’est qu’une facette de l’histoire. Quelques Canadiens plus âgés pensent que les choses qu’ils tiennent pour acquises sont constamment remises en question. En novembre dernier, Joanne Sorrill, ministre de culte de l’Église unie du Canada a appris qu’elle devait changer sa plaque d’immatriculation « RevJo » qu’elle utilisait depuis des années. On lui avait déjà dit dans le passé que les plaques faisant la promotion de la religion étaient inacceptables. La décision a finalement été révoquée par Dalton McGuinty en décembre, mais elle renforce néanmoins ce que de nombreux Canadiens ressentent par rapport à leur traditions privilégiées de longue date lorsque celles-ci leur sont enlevées. Ils ne comprennent pas pourquoi au Canada on célèbre aujourd’hui de « joyeuses fêtes » au lieu d’un « joyeux Noël ».

Ce ne sont pas seulement les nouveaux arrivants qui doivent s’adapter.

Que signifie être Canadien ?

Pour certains, être Canadien ne signifie pas seulement vivre sur une terre qui est une ex-colonie britannique (ou française). Pour d’autres (comme c’est le cas avec les patriotes de n’importe quel pays du monde), cela signifie faire partie de quelque chose de plus grand que soi, partager certaines croyances et parler l’une des langues officielles. Définir ce que signifie « être Canadien » n’est pas simple. Depuis le début, il s’agissait d’un processus aux multiples identités, une combinaison maladroite du français et de l’anglais, sans oublier les besoins et les inquiétudes grandissants des populations autochtones. Si vous ajoutez à cela les origines culturelles propres aux immigrants, vous obtenez alors une définition particulièrement floue. Même si tous ces éléments étaient passés au mixeur, on n’obtiendrait pas une définition exacte du mot « Canadien. »

Dans son bureau, au deuxième étage de l’hôtel de ville de Toronto, le conseiller municipal Joe Mihevc explique que l’identité canadienne change en permanence. « Lorsque j’étais un enfant, c’était plutôt britannique, avec une culture très anglo-saxonne. On ne pouvait pas prendre un verre de vin sous le porche de sa maison et il n’y avait pas de festivals de rue. Ensuite les Italiens et les Portugais sont venus et maintenant Toronto représente une « culture incontournable. » Le conseiller municipal pense que cela n’aurait pas été possible sans l’arrivée des immigrants. Le concept de Canadien a évolué de « celui d’une colonie britannique ou extension de l’Amérique à celles d’un acteur international à part entière ». Les valeurs telles que le « soutien de la Reine » ont été remplacées par « le soutien des droits de la personne pour tous » et « l’intégration de tous. »

Le professeur Jeff Reitz, expert en immigration à la Faculté de sociologie de l’Université de Toronto, confirme que l’identité canadienne continue de changer. Il explique que « la première définition de l’identité canadienne avancée par l’ancien Premier ministre Trudeau faisait référence à la culture et à l’égalité culturelle. » Il a dit « souvenez-vous, en 1971 tous les immigrants venaient d’Europe. Depuis cette date, le gouvernement a intégré une composante « anti-raciale » par le biais du multiculturalisme. »

Le Canada est le premier pays dans le monde à avoir adopté le multiculturalisme comme politique. Cette décision est source de fierté, et c’est une preuve de tolérance, d’acceptation et de responsabilité. En revanche, c’est aussi une source de discussions car certains intellectuels considèrent que c’est une vision utopiste (en d’autres termes, nous ne voyons que ce que nous voulons voir au lieu de voir la réalité telle qu’elle est).

Qu’est-ce que le multiculturalisme ? Le ministère du Patrimoine canadien explique sur son site web : « Le multiculturalisme canadien découle, à la base, de notre conviction que tous les citoyens sont égaux. Il permet à tous les citoyens de conserver leur identité, d'être fiers de leurs ancêtres et d'éprouver un sentiment d'appartenance. L'acceptation donne aux Canadiens un sentiment de sécurité et de confiance en soi qui les rend plus ouverts aux diverses cultures et plus tolérants envers celles-ci. L’expérience canadienne a prouvé que le multiculturalisme encourage l'harmonie raciale et ethnique ainsi que la compréhension interculturelle, et décourage la marginalisation, la haine, la discrimination et la violence. »

Le professeur Keith Banting est chercheur de l’Université de Queen et fait partie des auteurs des essais intitulés Diversity, Belonging and Shared Citizenship (avec Thomas J. Courchene et F. Leslie Seidle). Il explique que nous devons faire la distinction entre d’une part le multiculturalisme comme fait social de la vie (ou description de la société canadienne) et d’autre part les politiques multiculturelles mises en place par le gouvernement. « Le Canada a des politiques multiculturelles. Par exemple, dans la Constitution nous célébrons notre patrimoine multiculturel, et Radio- Canada (CBC) qui est une entreprise publique, a pour responsabilité de refléter l’aspect multiculturel du Canada. De telles politiques sont importantes mais elles ne façonnent pas non plus la vie de tous les jours au Canada. Ce sont des déclarations symboliques, des célébrations…mais dans la vie de tous les jours, les relations entre les personnes ne sont pas régies par des politiques. »

Le Canada était une société multiculturelle bien avant l’adoption de la législation sur le multiculturalisme. Dans son livre, Unlikely Utopia, Michael Adams affirme précisément que cette diversité en question est la principale caractéristique canadienne.

Devenir canadien

Sarkis Assadourian se rappelle qu’après l’incident qui a eu lieu à l’hôtel, il s’est rendu à l’agence de Manpower Canada pour y demander du travail. L’assistant lui a dit « nous sommes dans une province francophone et votre français n’est pas très bon. Pourquoi n’allez-vous pas à Toronto ? »

Il a donc laissé sa mère et sa soeur à Montréal, et il est allé à Toronto. Il a trouvé une petite chambre qui faisait office de salon, chambre à coucher, cuisine et plus encore sur l’avenue Spadina, au nord de St. Clair. Il y est resté pendant un an et demi et le propriétaire qui était très content de lui car il payait son loyer à temps offrait à Sarkis du vin de temps à autre, en signe de gratitude. Sarkis avait plusieurs petits boulots et a même pris des cours de recyclage pour mettre à jour ses compétences. « Ensuite, j’ai rencontré ma femme et j’ai ouvert un restaurant sur Bathurst et St. Clair. C’était ma première affaire et j’ai perdu quatre mille dollars » confie-t-il en rigolant. « Le nom de ce restaurant était Bathurst Sizzle Burger. Il existe toujours mais il a changé de nom. » Le professeur Banting ajoute que « la reconnaissance et l’accommodement de la diversité ont toujours fait partie des piliers de l’histoire politique du Canada et les débats dont nous sommes témoins sur le multiculturalisme ne sont que la suite d’une discussion canadienne en cours. »

Donc comment les nouveaux arrivants peuvent-ils s’adapter à cette société multiculturelle ?

La société multiculturelle canadienne permet aux différentes cultures d’interagir, mais chaque nouvel arrivant doit assimiler les valeurs nord-américaines. C’est un processus réciproque. Les immigrants peuvent conserver leurs propres traditions (et on les encourage à le faire), mais ils doivent intégrer les valeurs démocratiques canadiennes. La protection des droits de la personne (y compris le droit de travailler), les droits sociaux (notamment l’éducation, la santé, la protection du revenu entre autres), et la participation politique (pas seulement à travers le vote mais la participation au sens large du terme) font partie des valeurs qui façonnent ce pays.

L’intégration des nouveaux arrivants est synonyme d’un sentiment d’appartenance et d’attachement à un pays qui intègre les différentes identités mais conserve les valeurs démocratiques et les droits de la personne au coeur de son esprit. Ce sentiment d’appartenance commence lorsque les immigrants trouvent un travail, commencent à envoyer leurs enfants à l’école ou vont à l’hôpital en cas d’urgence, et lorsqu’ils obtiennent le droit de voter.

L’intégration n’est pas un processus simple et facile, et devenir Canadien n’est pas une suite logique. Le professeur Banting explique que « la première priorité pour de nombreux nouveaux arrivants est d’ordre économique, suivie du fait d’être traité de façon juste dans le pays. Je suis sûr que la vie d’un nouvel arrivant connait une sorte d’évolution. Mais dans la communauté en général et dans chaque minorité en particulier, les immigrants se trouveront à des niveaux d’évolution différents. C’est une suite logique pour n’importe quelle personne mais je doute que cela soit le cas pour une communauté ou un groupe dont les membres sont au Canada depuis assez longtemps et y sont particulièrement influents. »

Un pays qui évolue

L’intégration prend du temps, même à travers les générations. Aucun nouvel arrivant n’est devenu citoyen canadien simplement au sortir d’une cérémonie de citoyenneté. Il s’agit d’un processus qui a commencé il y a des années et qui ne se termine vraiment jamais. Alors que, tout comme les Italiens et les Portugais l’ont fait il y a quelques années déjà, tous les nouveaux canadiens apportent quelque chose de neuf au pays, un nouveau pays commence à se matérialiser. En 1977 et en 1979, Sarkis Assadourian s’est présenté aux élections du commissaire de conseil scolaire et il est arrivé dernier. « Ensuite je me suis présenté comme candidat aux élections ontariennes et j’ai perdu. Ma femme m’a alors dit, ça suffit, plus de politique, tu as des enfants dont tu dois t’occuper. »

Après dix ans, il a fini par y retourner. Il s’est porté candidat pour un siège aux élections fédérales et a perdu à 302 votes près. « Je me suis dit, il faut faire preuve de persistance et ne jamais baisser es bras. Et, finalement, j’ai été parmi les rares personnes choisies pour servir le Canada à la Chambre des communes. » Plus de dix ans plus tard, il est devenu juge de la citoyenneté canadienne. Dans son bureau, quelques photos attestent de ses réalisations comme membre du Parlement; on le voit aux côtés de la reine Elizabeth, de présidents et de premiers ministres. Un timbre-poste encadré est là pour rappeler le jour où Wayne Gretzky a quitté le circuit du hockey professionnel. Ce timbre était une initiative de Sarkis. Il est venu de Syrie, mais il est aujourd’hui « citoyen canadien à mille pourcent. »

Un vieux document est suspendu sur le mur, juste en face du bureau du juge. Presque toutes les personnes impliquées dans la création de la Charte des droits et libertés en a un. « J’ai travaillé avec 18 groupes ethniques, des Polonais, Chypriotes, Pakistanais, Indiens, Arméniens, etc. Nous avons eu de nombreuses pages de signatures de citoyens canadiens, de gens ordinaires de toute la ville disant « nous voulons que les droits de la personne soient incorporés dans la Charte des droits et libertés. Et cela s’est fait en 1982. »

Lors d’une cérémonie officielle à Ottawa, Sarkis a remis ces documents à l’ancien Premier ministre Trudeau. Il s’agissait d’une pétition symbolique pour inclure les droits de la personne dans la Charte. En fait, le seul fait d’avoir revendiqué, dans le passé, le droit d’être payé pour les 3,75 heures travaillées en tant que nouveau Canadien est exemple de ce qu’être canadien signifie.

CNM

 

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