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Accueil Array Numéro 14 Array Faire des emplettes à en perdre la tête ! Mode de vie canadienne
Faire des emplettes à en perdre la tête ! Mode de vie canadienne PDF Print E-mail

Par Sabine Ehgoetz

Sabine Ehgoetz vit actuellement à Toronto où elle travaille comme journaliste indépendante, correspondante, traductrice et mannequin. En décembre 2005, elle a fêté sa première année de résidence au Canada.

Je n'arrivais pas à en croire mes yeux aujourd'hui lorsque j'ai ouvert mon relevé de carte de crédit envoyé par la banque. Et là, j'ai tout de suite pensé que le mot « mall » en anglais qui signifie centre commercial devait avoir la même racine que le mot français « malheur ». Comment ai-je bien pu me débrouiller pour avoir une telle dette alors que j'ai fait un tout petit saut au centre commercial juste pour récupérer un livre que j'avais commandé dans un des magasins ? Qu'est-il arrivé entre le moment ou j'ai garé ma voiture dans le parking au centre commercial de Yorkdale et le moment ou j'y suis retournée, chargée de sacs et de boîtes de toutes sortes provenant de boutique de vêtements à la mode et de magasins de produits cosmétiques ?

Bon, je me souviens que ce jour-là il faisait particulièrement froid, que le vent soufflait fort et que la simple idée de ressortir ne m'a pas semblé attrayante, surtout après avoir mis les pieds à l'intérieur de cet immense centre commercial dont la chaleur vous accueille dès la porte d'entrée. Et en plus, cela m'a pris un temps fou pour trouver une place de stationnement, alors j'ai pensé que ce serait une telle perte d'y renoncer aussi rapidement.

Je continue de penser que, mon budget et moi, nous aurions pu éviter de tels soucis si ces écriteaux vicieux n'avaient pas été placardés partout, et s'il avait été possible de les éviter. Donc sur mon chemin, de la porte d'entrée du centre commercial à la librairie, ils m'ont interpellé, en me criant fort des mots comme « Solde », « Liquidation » et « Jusqu'à 70 % de réduction » à l'encre rouge. J'aurai pu les ignorer, certes, si seule une boutique les affichait. Mais on aurait dit que toutes les boutiques s'étaient liguées contre moi et qu'elles ont réussi à avoir cette force magnétique sur ma pauvre personne en m'entraînant d'un temple de la consommation à l'autre.

Malheureusement, ce n'était ni ma première rencontre, ni ma dernière défaite face aux douces promesses d'incroyables économies immanquables. Mais honnêtement, quel type de volonté aurait été nécessaire pour résister à cette opportunité de faire de bonnes affaires, que vous ayez besoin de ces choses ou pas ? Non, je maintiens que ce n'était pas ma faute, les centre commerciaux nord-américains ont ce côté irrésistible et attirant qui demeure seul responsable du fait que je vais devoir mourir de faim pendant les deux semaines a venir, selon les prédictions du solde de mon compte Visa. Après tout, ce n'est pas si grave, étant donné que le Jeans haute couture que je me suis acheté est un peu serré pour moi, puisqu'il n'y avait plus ma taille. Avant même que je ne puisse me permettre de refaire les courses, la paire de jeans m'ira à merveille ! Et comme je me suis achetée un nouveau pantalon, j'ai pensé qu'il me fallait de nouvelles bottes pour aller avec. Par chance, j'ai trouvé un magasin de chaussures juste à coté de la petite boutique de lingerie ou j'ai dû acheter peut être le seul article qui n'était pas en solde car il s'agissait de la « Nouvelle Collection ». En fait, une femme qui a du style ne peut passer à coté des belles choses et opter pour ce qui est bon marché, c'est ce que je me dis dans de telles circonstances. Les chaussures à talon que j'ai fini par acheter n'étaient pas soldées non plus, mais j'ai dû anticiper : l'hiver est loin de toucher à sa fin alors pourquoi devrais-je acheter ces sandales en solde si je ne pourrais les porter que dans six mois ? Et l'été prochain, elles ne seront déjà plus à la mode de toute façon ! Cela avait du sens à ce moment et encore aujourd'hui car je ne regrette absolument pas ma décision qui me semble tout à fait rationnelle. Au moment même où je suis sortie du magasin, mes yeux se sont posés sur la vitrine glamour du grand magasin, à quelques pas, et je me suis rendue compte qu'il me manquait quelques articles de maquillage. Et comme j'avais décidé de sortir ce soir-là pour afficher mes nouveaux vêtements, j'avais donc besoin de me procurer un nouveau flacon de fond de teint.

Le fait de m'approcher du comptoir de ma marque préférée ne présage généralement rien de bon. Je pense sincèrement que quelqu'un a dû faire une étude qui prouve que les voix haut perché sont plus convaincantes et inspirent plus de confiance que les voix normales. Toutes les vendeuses de produits cosmétiques ont dû recevoir une formation dans ce sens si on se base sur cette théorie. Dès que l'une d'entre elles me dit, avec cette voix de soprano, qui aurait rendu Mickey vert de jalousie, que l'ensemble de fard à paupières ou le brillant à lèvres est une édition limitée et qu'ils n'en auraient probablement plus d'ici le lendemain voire plus JAMAIS, comment puis-je résister !

Quel choix me reste-t-il si ce n'est de faire partie de ces acquéreuses extrêmement chanceuses ? Manquer une telle opportunité serait impardonnable et serait l'équivalent de refuser de toucher le grand prix de loterie !

En parlant de loterie, c'est la seule chose qui pourrait me sauver aujourd'hui. Je m'en suis rendue compte en fixant les chiffres cruels qui s'affichaient sur la caisse et en priant très fort qu'il ne s'agisse que d'un cauchemar et que j'allais me réveiller dans la minute qui suivait. J'avoue que le jean que j'ai acheté est rangé quelque part dans mon placard jusqu'à ce que je puisse rentrer dedans ou que je l'oublie à tout jamais ainsi que les chaussures qui en fait se sont révélées être très peu confortables.

Si seulement faire les magasins était une torture et si seulement les magasins se trouvaient très loin au point d'avoir mal aux pieds avant de pouvoir faire le moindre achat, et en fait si seulement je n'avais jamais commandé ce livre de poche pour douze dollars je n'aurai pas eu à me rendre dans ce centre commercial comprenant des magasins horriblement tentants et je n'aurai probablement jamais dépensé des centaines de dollars. Je sais qu'il est trop tard et qu'il ne me reste plus que mes yeux pour pleurer. Je sais, le centre commercial a eu raison de moi encore une fois.

CNM

 

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