| Perte de statut |
|
|
|
|
Par Aruna Papp, MA, ADR, Med Aruna Papp est Directrice Générale du Centre CARE à Toronto, pour les Infirmières Formées à l'étranger En fin de semaine dernière, j'ai rencontré une femme que je n'avais pas vue depuis 25 ans. Ayant nouvellement immigré au Canada, nos familles respectives étaient en train de s'installer petit à petit dans ce nouveau pays. Chaque famille a opté pour une voie différente afin de s'établir dans ce nouveau pays. Avec du recul, je peux revoir clairement les voies que nous avons choisies, notre voyage et comment nous avons pu arriver là où nous sommes aujourd'hui. Pour moi, tout était nouveau et excitant à la fois. Il y avait tellement de choses à découvrir et j'étais comme une éponge, je voulais comprendre et absorber tout ce que je pouvais. Pour moi dormir était une perte de temps. Et j'avoue que mes enfants ont suivi le même rythme que le mien. Il y avait des cours d'Anglais Langue Seconde et l'école était gratuite pour les enfants. A l'école, les enfants avaient la chance d'apprendre à nager, de suivre des cours de théâtre et de pratiquer du sport. Ils faisaient aussi des excursions. Je les ai encouragé à participer à toutes les activités et à expérimenter autant de choses qu'ils pouvaient. Ils étaient fiers de moi car j'avais été à l'Université pendant 20 ans sans la moindre interruption. Avec le temps, j'ai appris que si j'avais besoin de quelque chose, je pouvais le demander et la majorité des gens étaient prêts à me donner l'information ou à me faire des suggestions. Lorsque je me retrouvais face à un obstacle, je le contournais ou l'évitais. Mes enfants savaient, qu'en ce qui les concernait, l'université ne représentait pas un éventuel choix mais une simple obligation. Mon amie me racontait à quel point sa vie avait été triste pendant ces 25 dernières années. Elle m'a avoué, avec colère et frustration, « j'ai épousé, il y a 25 ans un officier des forces de l'air. Lorsque nous étions dans notre pays, nous avions une maison immense avec plusieurs employés de maison. Avant même que je ne pose le pied sur le sol, ma servante courrait et me mettait mon chausson sous le pied. Je n'ai jamais lavé un verre de ma vie et aujourd'hui, je me retrouve mariée à un chauffeur de transport en commun. » Et soudainement sa voix a attiré l'attention d'autres personnes. Elle a continué : « Je ne suis pas retournée rendre visite à mes parents dans notre pays d'origine car nous nous sentons humiliés et sommes honteux de ce que nous sommes devenus. Nous ne pouvons pas garder la face devant nos amis. Nos employés de maison se moqueront de nous. Mon pays me manque terriblement mais je ne pourrai jamais y retourner, et cela rend les choses encore pires. Ma famille a raconté des tas histoires sur notre réussite pour sauver la face, mais je pense que je ne pourrai plus jamais regarder personne en face. La chose la plus difficile pour moi, c'est que chaque soir, après le travail, mon mari rentre à la maison et se saoule pour oublier sa honte et moi, je ne peux rien faire pour l'aider. » Cette femme a poursuivi son histoire en me disant que son mari recevait un salaire correct de l'entreprise de transport en commun. Ils ont une grande maison. Leurs enfants portent des habits de marque, mais elle reste très déçue par ce qu'ils sont devenus, des « enfants très canadiens ». Lorsque ses enfants étaient adolescents, seuls la musique et leurs amis comptaient pour eux. Et maintenant qu'ils sont de jeunes adultes, ils se soucient guère de ce que leurs parents ressentent. Elle voulait tenir quelqu'un pour responsable de son malheur, donc elle a blâmé ses enfants, son mari et ses amis qui lui ont conseillé de venir s'installer au Canada et par dessus-tout, elle blâme le Canada d'être responsable de tous ses problèmes. Malheureusement, cette femme n'est pas seule. Dans leur ancien pays, elle et son mari se voyaient appartenir à la catégorie sociale moyenne élevée. Ils pensaient que des milliers de personnes les enviaient pour leur style de vie. Un de leurs amis, leur a suggéré d'aller s'installer au Canada car la vie y est meilleure, et ils ont donc ramassé leurs affaires et sont partis. Comme eux, des milliers d'immigrants sont contactés par des recruteurs et des chasseurs de tête qui facturent gros ce passage vers une vie meilleure au Canada. Ils ciblent les médecins, les infirmières, les ingénieurs et d'autres professionnels riches et accomplis. Les histoires médiatisées au Canada se concentrent souvent sur les professionnels hautement éduqués qui sont maintenant des chauffeurs de taxi, des ouvriers ou encore des plongeurs. Je pense, que si ces derniers en avaient la possibilité, ils souhaiteraient tous poursuivre leur éducation et pratiquer leur professions. Mais pour pouvoir subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille, ils ont besoin de trouver du travail, et souvent n'importe quel type de travail. La majorité doit également subvenir aux besoins de membres de leurs familles dans le pays d'origine et certains doivent avoir deux à trois emplois pour pouvoir joindre les deux bouts. A la fin de la semaine, lorsqu'ils ont terminé leurs nombreux emplois, il ne leur reste que peu, voire pas, d'énergie. Alors comment voulez-vous qu'ils reprennent des études en vue de se re-diplômer ? De nombreux immigrants ont non seulement perdu leur profession, mais aussi leur statut professionnel. En fait, ils ont perdu bien plus. Ils ont perdu leur statut de bon ravitailleur, de mari responsable, d'enfant accompli, de personne inspirant le respect, de personne « d'âge avancé sain et sauf ». Mais par dessus-tout, ils ont perdu la foi en leurs propres compétences, leur respect et estime de soi. Et il y a ceux, comme le mari de mon amie qui ont tout simplement baissé les bras et ont sombré dans l'alcool. En revanche, en regardant autour de nous, il y en a certains qui ont accepté de reprendre les mêmes études ou ont suivi des programmes de développement éducatif et ont réussi dans leurs professions. Alors pourquoi cette différence entre mon amie et ceux qui réussissent ? Je pense que dans de nombreux cas, cela relève de leur attitude. Ceux qui se sont accrochés à leur gloire passée ont souffert et leur propre attitude a constitué un véritable obstacle à leur évolution. Les autres ont remonté leurs manches et étaient déterminés à avoir une carrière florissante; ils y sont arrivés à la sueur de leur front. Ils n'ont jamais baissé les bras, ils ont fait face aux défis, ils ont listé leurs priorités et n'ont accordé aucune importance à ce que les autres pouvaient penser d'eux pendant leur réinstallation. Par ailleurs, il faut tenir compte d'une question importante : peut-être que certains d'entre nous ont des attentes déraisonnées ? Il faut savoir que 99 % de la population du Canada qui est née ici se considère aisée, et même celle de la catégorie sociale moyenne élevée ne mènent pas le même train de vie que celui que mon amie avait dans son pays d'origine. Est-ce qu'un revenu d'un million de dollars par an ferait d'elle une personne satisfaite ? Et quels sont ses plans pour pouvoir générer ce type de revenu ? Au Canada, il y a beaucoup d'opportunités mais les obstacles pour y accéder sont tout aussi nombreux. Le chemin n'est certes pas facile, mais il existe une multitude de services d'installation disponibles pour les nouveaux immigrants et il est important de s'y adresser pour demander de l'aide. Toutefois, l'un des obstacles pour lequel nous pouvons avoir le contrôle est notre attitude. En commençant nos nouvelles vies dans un pays choisi, nous devons avoir un plan, réaliste pour nous et pour notre famille. Où voulons-nous être dans cinq ans ? Comment allons-nous procéder ? Quelles responsabilités a chacun des membres de la famille ? Allons-nous nous soucier de ce que les gens diront ? Et quel sera le résultat de cette pression? Sommes-nous en compétition avec les familles qui sont arrivées bien avant nous et qui se sont bien établies ? Je pense que le fait d'avoir des attentes raisonnables pour moi et ma famille est tout aussi important que les attentes qu'a mon pays d'adoption. CNM
|





